Magali Roux
Psychologue Clinicienne, Psychothérapeute à Aix-les-Bains
Thérapie de couple / Thérapie individuelle
Magali Roux
Psychologue Clinicienne, Psychothérapeute à Aix-les-Bains
Thérapie de couple / Thérapie individuelle

Covid 19

COVID-19: figures et destins des traumatismes d'hier
réactualisés au coeur de la crise sanitaire d'aujourd'hui

Des processus et formation intrapsychiques, la scène individuelle... :

Le contexte sanitaire lié à l'épidémie de la COVID-19, ainsi que les mesures de confinement et de déconfinement progressif, puis de reconfinement qui y sont inhérentes, ne vont pas sans susciter une (ré)-activation potentielle d'angoisses profondes pour chacun et chacune, sous une forme larvée ou massive.

Tout se passe comme si le pragmatique venait tenter d'obérer et de suturer la brèche venant de naître dans "l'ordre symbolique" - au sens de J. Lacan.

Les instances symboliques, normalement organisatrices et garantes de l'intériorisation des limites, achoppent à contenir ce qui étaient jusque-là sauvegardés silencieusement dans et par les murs de l'institution:

  • Les interdits du meurtre et de l'inceste, les éléments bêta (W.-R. Bion) -formes d'impressions brutes non élaborées-, le ça [1] grouillant et bruyant.

 

Le tout déborde, "la coupe est pleine" diront certains, ça a fait effraction.

Le sentiment d' "inquiétante étrangeté" conceptualisé par S. Freud, (res)surgit.

A l'attitude stuporeuse, succède la pensée qui parfois s'égare -les théories du complot n'en seraient-t'elles par une incarnation?-aux prises avec des vécus paranoïdes, persécutoires.

L'exigence de figurabilité, de métabolisation apparaît au sein de cette temporalité figée.

Ce débordement traverse et agit la société, infiltrant les groupes, les familles et les individus.

(Ce travail de pensée et de digestion ne pouvant ouvrir à une processualité salvatrice que dans l'après-coup).

Dans l'attente, de par l'écho avec les vécus d'effraction du passé, la rupture du contenant psychique; des traumatismes peu ou prou conscientisés, et parfois restés logés dans une mémoire corporelle, se réveillent de manière individuelle.

Le trauma social, collectif, se télescope ainsi avec les traumas individuels.

Nos réactions et émotions convoquées par la crise sanitaire sont à éclairer et comprendre par ce qui exige à être ré-interrogé, ré-interprété à l'aune de notre histoire d'enfant, de vie.

Cette dernière étant effectivement attractée par le trauma collectif, ce dernier drainant celui individuel. 

Les représentations et affects qui émergent en lien sont mêlés, à désintriquer.

Les scènes, interviews, débats, en lien avec la COVID-19, génèrent un trop plein d'affects et de représentations douloureuses, dépassant nos capacités d'élaboration et d'intégration psychique.

Elles ont un impact traumatique, s'indexant sur, et réveillant ceux, d'hier pour chacun de manière singulière, s'inscrivant dans une histoire idiosyncrasique.


La perte de repères, l'isolement, le contexte anxiogène, les directives gouvernementales réveillent des choses enfouies, à fleur de psyché, menaçant de désorganiser les repères construits jusqu'alors, et les fonctionnements psychiques.
On serait alors un peu comme des enfants qui appellent un "prêt à penser" ses pensées, qui appellent au regard et à la parole du parent, qui lui "saurait", et dirait "quoi faire", lorsque son monde interne subit un tsunami émotionnel.

Le gouvernement dans les mesures sanitaires prononcées, les règles édictées, tient lieu de figures parentales symboliques.

Les mesures préventives et restrictives, contraignantes mais néanmoins nécessaires pour la préservation de la santé de toutes et tous, réactivent potentiellement des vécus d'empêchement, de limitation de liberté, de frein voire d'emprise, de soumission pour certains, de manière exponentielle parfois, dans une moindre mesure pour d'autres.

Ils sont souvent nés dans l'enfance, meurtres d'âmes enfouis, à fleur de peau.

La passivation devient intolérable pour certains sujets, y échapper la gageure pour beaucoup.

Les imagos parentales et ces tenants-lieu symboliques sont alors remis en cause par l'adulte d'aujourd'hui, qui était pris souvent dans une soumission passive à un parent "tout-puissant" dans l'enfance.

Ça "fait crise" cette fois à l'intérieur de soi, générant une souffrance insistante qui cherche une voie d'expression, en quête d'écoute et d'analyse.

L'enfant intérieur aurait simplement besoin que ses émotions soient accueillies, entendues et partagées. Pour être enfin soulagé et réconforté.

La béance créée par l'expérience douloureuse ne demande pas à être "remplie", par de la "concrétude" (les conseils pragmatiques pour faire face à la crise sanitaire), qui risquerait de se révéler impersonnelle et désincarnée, vide de sens profond.
En ce sens, la multiplicité des conseils émergeant en réaction à cette situation singulière, achoppera toujours à répondre à la souffrance psychique, née dans et par ce contexte.

Ainsi, la question de l'affect et de la pensée serait évacuée si nous en restions à des questionnements et réponses de "surface".

Elle ne laisserait place qu'à des jeux d'emprise ou de domination narcissique croisés, traversant le politique mais aussi les liens puissants affectifs et sociaux.

Ainsi, certains seront tentés de rejouer la scène "dominant-dominé" en réprimandant le collègue ou l'ami, dans une infantilisation voire une dévalorisation marquée ("tu portes mal ton masque", "lave-toi bien les mains".).

En disant quoi faire, comment le faire, jaugeant et critiquant l'autre.

En s'identifiant à une figure parentale intransigeante, voire autoritaire ou même tyrannique.

Se positionnant comme cette dernière " qui sait mieux", qui peut "guider l'autre", ce qui laisse supposer à cet autre qu'il ne sait pas faire, ou que penser par lui-même ne pourrait que l'induire en erreur.

Tout se passe comme si c'était la seule manière de survivre psychiquement, de se couper de la détresse que fait naître cette expérience pour certains.

En guise de contre-investissement, de lutte contre les vécus réactivés de l'enfance, insupportables (impuissance, détresse).

N'est-ce pas bien souvent un des destins possibles avant que le sujet n'entre en analyse, comme on rentre en rencontre avec un autre (qui est soi-même cette fois)?

 Sinon on enfouit l'expérience au potentiel traumatogène, et on imite le parent culpabilisant, pouvant se révéler totalitaire dans des formes extrêmes.

Par emprise renversée:  par exemple par incorporation-empreinte de la haine du parent, de son emprise à l'intérieur du sujet, celle-ci venant alors le traverser et l'animer une fois adulte. 

Ou à travers une autre forme du syndrome de Stockholm -identification à l'agresseur: l'empathie envers l'enfant que l'on a été hier est effacée, au profit de celle envers le parent potentiellement despotique.

Ce qui a pu faire dire à des patients me rencontrant lorsque l'on questionnait leur ressentis d'hier quant à une violence subie enfant : "je le méritais, j'étais trop désobéissant", dupliquant alors dans 'l'éducation' donnée à ses propres enfants, les méthodes employées à leur égard par le passé.

Les circonstances atténuantes envers le comportement des parents d'hier pleuvant, les atténuations surgissant en lieu et place d'une condamnation franche de l'injustice ou de la blessures passées.

Anne Sylvestre semble le mettre en chanson à travers ce titre "l'enfant qui pleure au fond du puits" [2].

Ainsi naît par-delà les générations la répétition de scénarios traumatiques.

Conduisant au risque que les seuls signe et horizon de l'achoppement maturatif de la pensée soient la "réaction":

Celle-ci peut être le repli protecteur, la détresse émergeant, ou encore l'agacement, la révolte, et s'élargir parfois jusqu'à l'agir violent, voire meurtrier, comme nous le verrons plus loin sur la scène sociale.       

Ce serait ainsi que la violence fondamentale "pour que l'un vive, l'autre doit mourir", libérée par l'effraction traumatique, s'actualiserait progressivement sur la scène intrapsychique et intersubjective, infiltrant les fonctionnements groupaux, familiaux, sociaux.

Le politique (au sens philosophique du terme) est pris dans ce mouvement destiné au virus, mais celui-ci étant impalpable, il va s'adresser à des tenants-lieu, des représentations figuratives venant incarner (in-carne, voulant dire littéralement dans la chair) ce dernier:

Les êtres humains souffrants, porteurs et vecteurs du virus, autrement dit ce qui est appelé "population" par les instances directrices et le socius.

A rebours des vécus d'impuissance réactionnels à un virus récalcitrant, sur lequel on a justement peu ou pas de prise, la toute-puissance narcissique semble être la seule de mise par et pour le politique, de manière réactionnelle et donc défensive..

A défaut de pouvoir contrôler le virus, le faire abdiquer (le tuer?), les mouvements d'emprise avortés vont s'adresser à leurs hôtes.

Ainsi s'éclaire également la scène actuelle, sociétale, appauvrie et détournée de toute processualité élaborative de pensée.

C'est ainsi que cet appauvrissement, cet écrasement, du champ de la pensée et de l'affect empathique, nous conduit au constat douloureux d'un poncif dramatique:

Le mouvement d'emprise se retourne potentiellement pour certains: de subi, il devient tyranniquement agi, et s'adresse à un autre, qui l'adressera également à un autre...les vases communicants étant actifs.

Plus largement, les mouvements de répétition agis de drames vécus passés, se substituent alors à une remémoration investie dans et par la sphère psychique, enveloppée par le co-éprouvé en thérapie de ces expériences traumatiques.

Les mémoires parfois oubliées ressurgissant.

Elles sont de celles qui n'ont pu se constituer en souvenirs.

...à La scène familiale, intersubjective :

Ainsi en serait-il des traumas (més-)inscrits pour le sujet mais également au sein de la mémoire familiale, dite transgénérationnelle, demandant à être traités par les descendants.

Etant libérés massivement suivant une processualité régressive (une forme de désorganisation liée à la déflagration soudaine du virus), comme autant de poupées gigognes, une effraction en cachant une autre.

En réaction à ce qui se réactualise, les sujets sont parfois aux prises avec des mouvements hétéro-agressifs (agressivité adressée à l'autre) ou homo-agressifs (agressivité retournée contre soi).

Ces derniers peuvent s'incarner dans un risque suicidaire soudain et massif, ou encore une désorganisation psychique ou somatique.

Cette détresse tente aussi parfois d'être suturée par un recours au comportemental, à travers les processus d'addiction, ou les troubles alimentaires par exemple.


Cette souffrance d'aujourd'hui faisant douloureusement résonner celle méconnue d'hier, est appel à un autre que le psychologue ne peut mésestimer, sa mission étant d'étayer le sujet en vue de s'en libérer, en cheminant à ses côtés.

Approcher ses tenants et ses aboutissants parfois énigmatiques de prime abord, pour mieux les ressentir et les comprendre, ouvrant sur une résolution salvatrice, serait l'enjeu thérapeutique.

L'enfant d'hier trouve dans cette actualisation, la revivification des traces mnésiques, parfois restées engrammées dans une mémoire sensori-perceptivo-motrice, qui est celle du temps ou les événements se sont produits. 

Cette mémoire est aussi celle issue du temps du transitivisme, où l'agentivité est indécidable (perméabilité soi-autre allant jusqu'à l'indifférenciation dedans-dehors parfois pour le nourrisson).

On retrouve ce phénomène à l'oeuvre lors de la dissociation traumatique, où la personne témoin ou victime d'une scène traumatique est traversée littéralement par les ressentis de l'agresseur potentiel (sa pulsionnalité par exemple), mêlés aux siens (la terreur, la détresse). 

Tout le langage non-verbal, dit mimo-gesto-postural, porte les traces des expériences vécues au contact de nos premières figures d'investissement.

Ce langage parle de ce qui est là en-deçà ou au-delà des mots, transparence-opaque tributaire de notre mode d'être, et d'être en lien, de rencontre, à soi, comme à l'autre, et bien sûr à nos parents, ces traces d'expériences et ce qu'on a pu en "faire" dans leur intériorisation, étant constitutives de notre identité.

Notre rapport au corps, que parfois on s'évertue à façonner, réguler, domestiquer, voire transformer; qu'on habille, maquille, parfois déguise, traduit un double mouvement renversé, souvent à notre insu, qui masque et révèle, voile-dévoile, bien souvent malgré nous, nos affects aux semblants les plus superficiels, alors qu'ancrés au plus profond.

C'est ainsi que ces affects muets, aux prises avec le corps se remettent en mouvement.

L'adulte d'aujourd'hui se trouve alors aux prises avec un drame parfois resté silencieux pendant de nombreuses années, dont les effets de son éclosion et de sa réactivation brutales amènent à des souffrances indicibles, en l'absence de bras contenants.

La visée serait de dénouer et déjouer ce qui se (re)-présente, ce qui se 'rejoue' de nouveau sur la scène psychique, en miroir et en écho avec la scène actuelle, à travers la verbalisation.

Passant ainsi dans une processualité représentative, et transformationnelle, du ça-voir, au savoir.

L'avènement du travail psychique de re-co-naissance puis de libération, de dégagement de ce qui a été masqué et dévoilé dans un même mouvement, gommé du trauma, permettrait de remplacer la répétition par la remémoration.

Ce qui serait un levier thérapeutique serait le co-éprouvé, le fait d'empathiser la détresse des sujets, attractant son cortège de révolte rentrée ou agie, souvent vécue comme illégitime car non légitimée.

Les traces des vécus d'impuissance du passé, étant réinvesties par le contexte sanitaire et ses avatars.

 

Aussi, tout ce qui peut être vécu comme une prise arbitraire, totalitaire sur l'individu et sur la société, viendrait potentiellement réveiller ces vécus.

Si répression inhibitrice il y a, au sein du politique, différentes réactions, répondant à l'exigence d'être enfin entendu pour le sujet, se manifesteront.

Les "suffisamment bonnes" figures parentales sont supposées être protectrices, contenantes envers l'enfant, lui permettant l'intériorisation des interdits. Mais si elles sont vécues comme tyranniques, usant ou abusant-abusives envers l'enfant, elles abolissent la réciprocité, dépossédant le sujet de sa liberté de pensée et d'agir, voire d'être, le muselant.

  • La rage narcissique chez l'enfant d'hier, inhibée, point alors, saisissant l'adulte de demain à la mesure de la révolte réprimée, se faisant grondante et menaçante.
  • La destructivité du parent appelle à un renversement, cet enfant devenu adulte s'en défendant ou se soumettant de nouveau à cette dernière.

Au coeur de ce contexte actuel, les drames et injustices d'hier viennent ainsi infiltrer, plus ou moins consciemment, tout à chacun, cherchant une autre issue, une autre résolution. Demandant inexorablement à être reconnus aujourd'hui, puisque remis en jeu.

Le silence d'hier laisse alors parfois place aux cris d'aujourd'hui, se manifestant alors.

Lesdites manifestations de sujets scandant leur révolte en "tenant le haut du pavé", n'en seraient-elles pas une incarnation?

Épousant la scène sociale :

Malheureusement, sans reconnaissance symbolique, l'agir vient rencontrer et raconter la violence niée, projetée et retournée contre et sur l'enfant innocent, bafoué, nié, d'hier.

Traversant inexorablement les générations.

Ainsi en est-t'il de la maltraitance des enfants, celle également dite animale, et plus largement sociétale.

On égorge comme on a été égorgé. Comme on a (été) "étouffé", soi-même et les événements vécus, dans la réalité, ou sur un plan symbolique, comme on a pu "nous couper la langue", nous privant du droit de parole.

Tout est agi, plus rien n'arrive à se métaphoriser psychiquement, se raconter.

L'enfant victime d'hier pouvant devenir le bourreau de demain, agissant dans un retournement passif-actif, les drames déniés déroulés dans un silence assourdissant dans le passé, en projetant la responsabilité sur l'autre.

L'infantilisation, le sentiment de privation de liberté d'être et de faire, de penser par soi-même, d'être destitué de son statut de sujet, d'être pensé comme à "éduquer", et donc à punir en cas de désobéissance ou de révolte,conduisent indubitablement à l'activation de la loi du Talion: "oeil pour oeil, dent pour dent".

Si la méconnaissance symbolique persiste.

Si rien ne se déroule dans une intersubjectivité humanisante.

Seule la démétaphorisation agie peut prendre la parole, l'achoppement du travail de symbolisation étant prégnant.

 

Dans la clinique contemporaine, nous ne pouvons qu'être frappés par le paradigme et le destin de cette souffrance non reconnue, qui ont partie liée avec la pulsion de mort, s'exprimant d'une manière paroxystique dans la violence qui se déchaîne au sens littéral sur le plan sociétal.

A travers les différentes formes d'agression et de maltraitance.

La mémoire muette, ou oubliée, recherchant inévitablement une transformation et une élaboration de l'expérience traumatique, en quête de narrativité psychique et de subjectivation.

C'est la fonction transformatrice, alpha, de la mère, qui est sollicitée, reprise par les thérapeutes, pour que puisse se déprendre du sujet ce qui insiste, venant le hanter.

Cette mémoire quasi "amnésique" se présente sinon malheureusement comme elle a été vécue, contenant en creux, à l'insu du sujet et de son récepteur, une potentialité de message à qui saura l'entendre.

Comme une lettre qui aurait perdu les mots, ou qui reste en souffrance, une lettre de souffrance, ayant adiré aussi le nom du destinataire, semblant perdre la raison, le sens, errante, en attente d'accusé de réception.

Il faut un interlocuteur pour que la mémoire traumatique puisse se deviner, se penser, être comprise, pour ne plus s'agir, s'intégrant alors dans un champ non seulement psychique, mais également culturel.

 

Ainsi les drames historiques mettent en exergue ce qui reste à "payer", des crimes contre l'humanité niés:

La dette de ce qui reste présent à l'identique ou presque, comme figé et immobilisé, traversant les décennies, ignorant les contingences de l'espace et du temps, immuable, de ce qui s'était jusque-là révélé intransformable, inélaborable, mésinscrit.

C'est ainsi que les victimes d'hier risquent potentiellement, demain ou après-demain, de devenir bourreaux.

Si l'on ne peut se remémorer, si aucune empreinte n'est laissée dans les manuels d'histoire, des sacrifices criminels sont ainsi gommés, des persécutions vécues par des ancêtres, déniées, fomentant cette mémoire oubliée, qui ne peut pas se raconter verbalement, qui va agir et traverser les héritiers d'ascendants innocents.

Dans un retournement et un mimétisme insensé.

Les crimes de guerre désavoués par les agresseurs d'hier, à l'instar des souffrances niées ou tues dans les familles (secret de famille, maltraitance, suicide, meurtre, inceste), appellent à cette reconnaissance et à cette historicisation pour atténuer l'impact traumatique au coeur des générations suivantes.

C'est la condition sine qua non pour que l'adulte d'aujourd'hui ne soit plus possédé souvent à son insu, par ce qui a dépossédé l'enfant ou l'innocent d'hier. 

La violence, l'abus de pouvoir.

Le drame insiste sur la scène psychique et corporelle des descendants.

Il se re-scénarise, se re-présente -au sens de la présentation itérative-, tant qu'il n'est pas nommé, avec empathie et partage d'affects, identifié, recontextualisé.

C'est ainsi que peuvent être lus les crimes perpétrés en France sur les soldats musulmans d'hier, à plusieurs périodes, la plus récente concernant notamment les harkis, exécutés parfois sans sommation. Ces crimes ont été en carence et en quête d'humanité compatissante. Ils sont dramatiquement gommés de l'histoire et du devoir de mémoire.

Ils sont aujourd'hui agis, actualisés, dans un retournement contenant en creux les sacrifices d'hier.

Cherchant désespérément, aveuglément, tout en s'en détournant, semblant y renoncer, un advenir humain, répétant la déshumanisation, l'impensable, le meurtre réel, et le meurtre d'âme.

Le message, l'appel contenu en creux qui ne peut se dire, se crie, se fait sentir, se fait vivre, mais reste lettre morte, ou lettre close2, le message à l'état de potentialité, étant rarement deviné par son "porteur", "adresseur-agresseur", encore moins par celui à qui il est adressé.

Les maux restent ancrés dans le corps et son langage, comportemental, somatique, émotionnel, ils n'ont pu acquérir l'épaisseur des mots.

C'est ainsi que la mémoire corporelle, celle individuelle liée à l'enfance, comme celle des ascendants, davantage transgénérationnelle, se donne à voir, à sentir, à vivre, à soi, comme à l'autre.

Ces sensations, mouvements, émotions, sont à décoder, à décrypter, pour libérer d'une crypte le sujet qui s'en fait l'écho, et qui s'y trouve otage, prisonnier, à son insu.

Sinon un jeune sujet serait prêt à tuer pour venger le meurtre d'un ancêtre, (se) sacrifiant par là même.

C'est un double meurtre renversé, l'un réel, l'autre symbolique.

Identifier, empathiser, lever le déni (ou le clivage, la projection, le retournement) rendrait l'innommé, l'impensé: verbalisable, nommé et pensable.

Et donc potentiellement neutralisé et neutralisable dans ce qui se traitait par l'agir, la réactivation de la mémoire sensorielle, émotionnelle, et le corps.

Les maltraitances ou crimes qui se répètent sont bien souvent indexés à ce déni toujours persistant quant à leur existence historique, de la part des exécutants d'hier -ou de leurs représentants d'aujourd'hui-.

Ainsi, si le déni n'est pas levé par un autre secourable, alors ça, l'expérience traumatique, compulse dans la répétition, véritable disque rayé, elle est mémorisée mais non évoquable.

Sans que puissent surgir l'épiphanie et l'épitaphe du génocide d'hier pour ces soldats; le discours silencieux peine, il est rabattu sur le registre agi, au détriment du registre narratif.

La chanson "les enfants paradis" de Damien Saez, pourrait être interprétée en ce sens: 

N'évoquerait-t'elle pas les victimes d'aujourd'hui, tout en révélant sans le savoir, la trace de celles d'hier? 

Ces soldats qui se sont battus pour la France, ces soldats inconnus, exécutés?.

"Oeil pour oeil, dent pour dent", gravé comme un réflexe insensé -au sens littéral- "sans sens", les répétitions apparaissant de l'extérieur incompréhensibles si l'on reste dans une méconnaissance des drames passés d'hier. 

"Un innocent est tué " demande à être reconnu.

Sans quoi le "pourquoi" d'hier et d'aujourd'hui, la violence, la terreur, se répondent dans un écho tragique.

Sans un mot.

 

Magali Roux,

Le 31/10/2020

[1] Le "ça" en psychanalyse désigne le réservoir pulsionnel, réceptacle des désirs inavoués, refoulés, parfois clivés, déniés, retournés ou projetés sur un autre.

[2] Chanson sortie en 1975.

Le dernier couplet a été changé près d’une dizaine d’années après par Anne Sylvestre devenant en 1987:

« L’enfant qui pleure avait promis de garder le cœur tendre,

surtout ne murez pas le puits, il est temps de l’entendre ».

Au lieu de: « oh svp murez le puits, je ne veux plus l’entendre».

N’est-ce pas cette ouverture qui participe à un virage thérapeutique, permettant au sujet de se réapproprier son histoire et son identité, en se reconnectant à un sentiment de continuité d’’existence de par les retrouvailles avec sa part enfant?

[3] La lettre close ou lettre fermée, était sous l’Ancien Régime en France, une lettre servant à la transmission d’un ordre particulier du roi, permettant l’incarcération sans jugement, l’exil ou encore l’internement de personnes jugées indésirables par le pouvoir (définition wiki).
[4]  Adirer : synonyme de « perdre », « égarer ».

Le a privatif convoquant l’idée également de ce qui ne peut se dire, se raconter.

Réalisation & référencement Simplébo

Connexion

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'installation et l'utilisation de cookies sur votre poste, notamment à des fins d'analyse d'audience, dans le respect de notre politique de protection de votre vie privée.